Soudan : le Nil-Bleu devient un nouveau front de guerre, les accusations de violations se multiplient

Dans le contexte de l’aggravation de la crise soudanaise, l’État du Nil-Bleu, jusque-là relativement épargné par les combats directs, est désormais devenu l’un des principaux fronts du conflit. Selon des données de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), près de 99 000 personnes ont été déplacées à l’intérieur de cet État entre janvier et le 23 août 2026.
Depuis la mi-avril 2023, le Soudan est plongé dans une guerre opposant l’armée soudanaise aux Forces de soutien rapide (FSR). Le conflit aurait fait près de 200 000 morts, selon différentes estimations. Les Nations unies indiquent, pour leur part, que plus de 14 millions de personnes ont été contraintes de fuir leurs domiciles, tandis que plus de 30 millions d’autres se trouvent dans une situation humanitaire particulièrement difficile.
En 2026, plusieurs rapports soudanais font état d’une évolution préoccupante dans l’État du Nil-Bleu. De région touchée par la guerre mais relativement moins exposée aux affrontements directs, le territoire est devenu un front actif, notamment dans les localités d’Al-Kurmuk, de Qeissan et de Bau.
Mais au-delà des combats à l’arme à feu et des frappes de drones, des organisations de la société civile dénoncent également des pratiques visant les populations civiles.
Des détentions dénoncées
L’Initiative de la société civile de l’État du Nil-Bleu affirme avoir recueilli des informations faisant état de détentions prolongées dans des cellules relevant des renseignements militaires de la quatrième division d’infanterie.
Son secrétaire général, Ali Hajou, a déclaré à Radio Dabanga que des opérations étaient menées sous le slogan de la « lutte contre les phénomènes négatifs ». Selon lui, ces opérations se traduiraient notamment par des restrictions visant les civils et par le rasage public des cheveux de jeunes hommes, dans des conditions qu’il qualifie d’humiliantes et portant atteinte à leur dignité.
Ali Hajou affirme également que l’Initiative dispose d’informations sur la détention de civils à la suite de différends commerciaux avec certains hauts gradés de la quatrième division d’infanterie. Certains détenus seraient maintenus en détention depuis deux à trois ans sans avoir été présentés devant un tribunal.
L’Initiative assure ne soutenir aucune des deux parties au conflit, ni l’armée soudanaise ni les Forces de soutien rapide, mais affirme se placer « aux côtés du peuple soudanais ».
« C’est pourquoi nous condamnons et dénonçons constamment les détentions, ainsi que l’instrumentalisation et l’abus de la loi », a déclaré Ali Hajou.
Des familles sans nouvelles de leurs proches
L’Initiative dénonce également les difficultés rencontrées par les familles de personnes détenues. Selon Ali Hajou, les services de sécurité, la police et les renseignements empêcheraient certains détenus de communiquer avec leurs proches.
De nombreuses familles ignoreraient ainsi le lieu de détention de leurs enfants. Certaines personnes seraient arrêtées sans que leurs proches soient informés des motifs de leur arrestation ou autorisés à leur rendre visite.
L’Initiative affirme également avoir reçu des informations faisant état de mauvais traitements et d’actes de torture dans certains lieux de détention.
L’accusation de « collaboration » serait, selon Ali Hajou, utilisée de manière large pour justifier l’arrestation de militants, de bénévoles et d’acteurs de la société civile. Il soutient que des personnes sans lien avec les groupes armés et n’ayant jamais pris les armes seraient également concernées.
L’Initiative réclame ainsi que les procédures judiciaires soient prises en charge par les institutions compétentes, notamment les tribunaux, le parquet et la police, sans intervention des cellules de sécurité ou des renseignements militaires.
Les services de sécurité dans le viseur
La société civile du Nil-Bleu dit suivre avec inquiétude l’augmentation des plaintes concernant l’intervention de certains services de sécurité dans des affaires civiles à Damazin. Ces interventions concerneraient notamment les domaines pénal, commercial et sanitaire, ainsi que les opérations menées au nom de la lutte contre les « phénomènes négatifs ».
Une situation alimentaire préoccupante
La situation humanitaire est également aggravée par les difficultés d’accès à la nourriture. L’expert des questions humanitaires Mohamed Al-Chabek estime que la sécurité alimentaire constitue l’un des principaux indicateurs de la gravité de la situation.
Selon les données de FEWS NET, les localités d’Al-Kurmuk et de Qeissan se trouvent déjà au niveau 4 de la Classification intégrée de la sécurité alimentaire (IPC), correspondant à une situation dite « critique ».
Mohamed Al-Chabek avertit que d’autres localités pourraient rejoindre cette classification, notamment Al-Tadamon, Damazin et Al-Rusayris. D’après ses projections, Al-Kurmuk et Qeissan pourraient rester dans cette situation jusqu’à la prochaine période de récolte, généralement comprise entre octobre et janvier.
Des accusations concernant l’utilisation d’armes chimiques
À ces accusations s’ajoutent des allégations particulièrement graves visant l’armée soudanaise, accusée d’avoir utilisé des armes chimiques interdites au niveau international.
Le Soudan est partie à la Convention sur l’interdiction des armes chimiques depuis 1999. Cette convention impose notamment aux États parties de procéder au désarmement chimique et à la destruction des stocks et installations concernés.
En septembre 2026, les journaux américains The Washington Post et The New York Times ont publié séparément les résultats d’enquêtes s’appuyant sur des documents confidentiels. Ces éléments feraient état du développement, par l’armée soudanaise, d’un programme comprenant la production de munitions et de bombes contenant du gaz chloré, qui auraient été utilisées contre les Forces de soutien rapide.
L’armée soudanaise rejette les accusations
The Washington Post a rapporté, sur la base de documents et d’éléments présentés comme des preuves, que l’armée soudanaise aurait constitué un stock secret d’armes chimiques et utilisé des bombes au chlore dans le conflit.
De son côté, The New York Times affirme avoir obtenu des documents indiquant que l’armée aurait développé et produit des munitions contenant du gaz chloré et les aurait utilisées contre les FSR.
Ces accusations interviennent alors que la guerre civile soudanaise entre dans sa quatrième année, provoquant une crise humanitaire majeure.
Washington durcit le ton
Les États-Unis ont également renforcé leur position à l’égard des autorités militaires soudanaises à la suite des accusations d’utilisation d’armes chimiques.
En mai 2025, Washington avait imposé des sanctions contre le Soudan après avoir conclu que le général Abdel Fattah al-Burhan avait autorisé l’utilisation d’armes chimiques.
Lors de la 112e session du Conseil exécutif de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), tenue à La Haye en juillet 2026, les États-Unis ont affirmé que l’armée soudanaise avait utilisé des armes chimiques en 2024 et qu’elle était restée en situation de non-respect de la Convention en 2025.
Washington a indiqué être parvenu à cette conclusion après une « analyse technique rigoureuse et indépendante ».
Vers une enquête internationale ?
Le sénateur américain Chris Van Hollen, membre de la sous-commission du Sénat chargée de l’Afrique et de la politique mondiale de santé, a appelé à l’ouverture d’une enquête internationale indépendante sur les accusations visant l’armée soudanaise.
Il réclame notamment que les responsabilités soient établies et que les personnes impliquées dans le développement ou l’utilisation présumée de ces armes puissent être poursuivies.
Le sénateur a également indiqué vouloir poursuivre ses démarches auprès de l’administration du président Donald Trump afin que les États-Unis demandent officiellement à l’OIAC d’enquêter sur le programme chimique présumé du Soudan, d’en déterminer l’ampleur et d’identifier les éventuels responsables.



